Maintenant que j'y pense...

De tous temps les surnoms m'ont fascinée. Je n'avais, enfant, pas d'intérêt plus vif que celui de comprendre pourquoi les "Lolottes" se prénommaient généralement Gilberte ou Mauricette, pourquoi les "Pif" n'avaient rien à voir ni avec "nez" ni avec "chien", ou pour quelle raison -que j'imaginais supérieure- , les "Miette" ou les "Puce", nonobstant leur embonpoint, s'obstinaient à garder leurs sobriquets ridicules et débilitants, et -pire!- en étaient fières.
J'imaginais des scénarii afin de combler le vide conceptuel qui séparait ce constat de son interprétation par ma petite tête blonde (enfin rousse en l'occurence). Petite renarde sans doute, mais qui, à l'époque, manquait de recul sur la race adulte pour voir que ces pseudo-mystères insondables n'étaient que des pis-aller, des fainéantises instituées et adoubées par forfanterie, des méchancetés polies par l'habitude, des lâchetés qui ne diraient jamais leur nom ou des cagaïres* de l'inconscient.
Ainsi, dans ma propre famille, je ne saisissais pas pourquoi ma mère appelait mon père "mon poulet", dans ses moments de tendresse ou de complicité."Mon poulet"! Celui dont on se régalait le dimanche, ponctué d'ail en chemise, était certes digne de respect, mais le rapport avec la tendresse? avec l'amour? Maman n'était pourtant pas d'une gourmandise telle qu'elle place son goût pour la viande en référence de l'amour conjugal... Son poulet? Son pou laid? D'une laideur remarquable, contrairement à mon papa ? Combien de fois mon frère et moi ne l'avons-nous taquinée à ce sujet! Combien de fois lui avons-nous posé la question! Peine perdue... aujourd'hui encore, à 80 ans passés, elle est incapable de fournir l'ombre du début d'une réponse!
Mais maintenant que j'y pense...
Ne dévoilait-elle pas, par ce "poulet" amoureux, un amour dévorant pour son papa gendarme? Un papa-poule adulé, respecté, dont le vocable moqueur qui affublait sa profession l’aurait blessée ? Papa-poulet, épousé par truchement des mots...
Et, le mot comptant double, ne déploie-t-elle pas une subtile malice à se complaire dans l'utilisation de ce "Mon poulet" à l'adresse de son homme, son seul et unique amour, lui qui exècre toute sorte d'uniforme? Lui qui déteste dans les flics, gendarmes, policiers, crs, et autres militaires, l'aspect inhumain justement, le bête-et-discipliné...lui l'antipoulet!...Faut-il qu'il l'aime pour se laisser rabaisser du coq au poulet!!!
Heureusement, on ne comprend pas tout quand on est minot, même si on est une petite belette...
