Chaussures (écriture à contraintes)
La station-service-relais-garage-épicerie du village n’a pas de nom.
De tous temps à jamais , les gens du coin disent « chez Veillat » (prononcez « Veillatte »). Les mères envoient les filles chez Veillat pour acheter du pain ou un citron ; les pères envoient leur garçon chez Veillat, d’un coup de vélo, acheter leur paquet de clopes ; les grands-mères y envoient les grands-pères chercher des timbres en sachant très bien qu’ils prétexteront de sortir la voiture, d’aller faire le plein et croiser moustache avec l’Henri Veillat.
Si l’infinie tristesse de l’endroit (une interminable ligne droite bordée de pins des deux côtés) est compensée par l’ambiance de la boutique, ce n’est pas grâce à l’Henri. Non. Lui, c’est garage, cambouis, dépannages, chasse, chiens… Pas taciturne, mais pas bavard non plus, le père Veillat. La Maria, si. Elle, elle sert l’essence, elle sert l’épicerie, elle sert d’aide-mémoire aux presque-centenaires et de réservoir à potins aux impénitentes papoteuses empotées.
Mais les jours sont longs et lents, et Maria n’en supporte le poids que parcequ’elle écoute du flamenco. Que la boutique soit pleine ou vide, car Maria est flamenca dans l’âme.
Quand elle avait épousé le Veillat, ils devaient monter à Bordeaux, et là, elle aurait eu la carrière de danseuse qu’elle méritait. Au lieu de ça, la vie les avait coincés là, au kilomètre 147, en pleine forêt landaise, où les taureaux ne sont que des vachettes et où parfois les troncs noirs des arbres se prenaient pour des barreaux de prison…
Regarde-la justement, avec ses sempiternelles espadrilles noires (tous les ans une paire neuve au marché de Pompéjac), son uniforme de future veuve : on jurerait qu’elle pleure d’avance sa propre mort, de peur que personne n’y pense le jour J…Mais qu’elle écoute « El Rubio », et dès les premières notes de guitare son œil s’allume, ses reins -imperceptiblement- se cambrent, son âme s’élargit : châles rouge-soie, midis-fournaises et saintes processions lui remontent l’échine ; le flamenco c’est sa mémoire et son sang, Maria Dolorosa.
Face à elle ce jour-là, Clothilde (« avec un « h », j’y tiens ! »), juchée sur ses Loub émeraude culminant à 14centimètres, classieuse, orgueilleuse et franchement grognon.
La dame a l’humeur assombrie autant par l’indigence du lieu que par la panne de voiture qui l’y retient. Un sol carrelé glissant et souillé, cette puanteur grasse et froide qui s’incruste, mélange de gazole, de friture et de moisissure, cette musique qui suppure la souffrance! Ah ! Manque plus que le chien mouillé, ronchonne intérieurement Clothilde. Mais qu’est-ce qu’il peut bien foutre avec le vieux là, je vais m’évanouir si ça continue.
Jean-Germain est parti avec Henri essayer la voiture après le dépannage et la réparation. Deux heures. Deux heures pendant lesquelles, pressée de questions par Maria, Clothilde a dû avouer qu’elle travaille dans la pub, qu’elle va faire une séance photos dans la forêt, qu’elle habite autant à Paris qu’à Barcelone ou Montpellier. Que oui, c’est une bonne situation, que non, c’est pas difficile, que non elle ne s’ennuie jamais et que oui elle s’habille comme ça tous les jours.
Le crissement des pneus libère Clothilde et Maria, elles se sourient alors, se prenant à regretter furtivement de n’avoir pas mieux employé ces deux heures, de ne pas avoir sympathisé davantage.
« Madame, vous êtes si jeune, je vais vous dire : si jamais un homme veut vous coincer dans un endroit, comme ici par exemple, ne vous laissez pas faire ! C’est moi qui vous le dis…
-Oh, pas de risque pour ça, merci, ne vous inquiétez pas ! Je vais vous dire quelque chose aussi : appréciez vos espadrilles, car vous voyez, mes chaussures magnifiques, ce sont peut-être des œuvre d’art, mais elles me sont trop petites… »
Contraintes :
Mots obligatoires: Mouillé, grognon, assombrir
Thème: chaussures : Espadrilles vs escarpins