Le cri de l'aubergine

Publié le par Polixène

 

 
Vous commencerez par la caresser sous l'eau, tâterez son ventre luisant, tendu comme un ciel d'orage .Vos mains garderont mémoire de sa forme replète, vos yeux de sa peau parfaite, -pas une ride- et de son incroyable teint. 

Vous aurez souri en entendant cette réflexion d'enfant "t'as vu, on dirait vraiment du plastique!" ,et peut-être répondu d'un ton mystérieux, volontairement sardonique : "oui, mais pas pour longtemps...".

A l'instant où vous vous retrouvez seul en sa présence, votre calme apparent cède la place à un irrépressible besoin de violence, à cette seule pensée, qui vous hante : l'aubergine est aux légumes ce que la barbie est aux poupées -hormis bien sûr la silhouette- trop parfaite pour être vraie, trop belle pour être détestée, trop irréelle pour être bien traitée.

Et là, dans votre cuisine, l'irrémédiable se produit !Vous avez choisi non pas un couteau, (trivial outil de brute) , mais une fourchette; vous avez pris soin d'empoigner celle dont les dents sont très pointues,et, saisi d'une rage qui vous surprend vous-même, vous vous acharnez à la piquer de toutes parts profondément.
Vous sentez les pointes s'enfoncer dans sa chair étonnée, savourez ce crissement dont le rythme suit l'énergie de votre vengeance, vous êtes maître de son destin, et, pourquoi le taire, ce moment vous procure une subtile mais intense jouissance.
Loin toutefois de vous en satisfaire, vous allez affiner la torture en préparant un bain d'eau vinaigrée( une part d'eau et trois quart de vinaigre de cidre bio).Les bulles qu'elle émettra quand vous y plongerez la victime vous raviront au moins autant que ses sifflements plaintifs lors de l'épreuve du four : 20à 30 minutes en robe d'apparat argentée.
(Si vous êtes de ceux que l'agitation incontrôlable d'ions n'inquiète pas, vous aurez peut-être choisi le micro-ondes, mais pour un supplice de quelques minutes seulement, à puissance maximale).
De toute façon, quelle que soit la méthode, votre victoire sera totale : à la mine déconfite de votre victime s'ajoutera sa chair confite que vous recueillerez précautionneusement à la cuillère avant de la mêler à de l'ail frais pressé (une dent), de la très bonne huile d'olive, du gros sel gris de Ré , et même de la purée de sésame si vous en avez. 
En outre ,une pincée de piment d'Espelette(si c'est du vrai) sera la touche finale de cette oeuvre de chair que vous dégusterez grumeleuse, de texture irrégulière -écrasée avec la fameuse fourchette devenue pièce à conviction- ou peut-être onctueuse, lissée au robot.
Cependant, monstre que vous êtes, la dépouille de l'aubergine vous intéresse encore (bien que la perspective du régal annoncé de sa chair fondante sur du pain aux noix vous frise d'avance les babines)...
Oui, vous oserez mâchouiller sa peau meurtrie, décatie, avant de faire disparaitre dans l'anonymat du compost cette ultime et succulente preuve de votre crime atroce.
L'impunité ne vous protègera pas de l'indigestion, vous serez prévenu dans cette sombre affaire.
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Ce caviar est issu d'un exercice à contrainte: une recette sauce littéraire.VE)
Le cri de l'aubergine

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