Crêpe, mot de cinq lettres

Publié le par Polixène

(encore un exercices à consignes: introduire 5 NOMS DE TISSUS, etc...)

 

 

« Cro-ci-do-lite ! et mot compte triple ! Et paf dans la tripe !
-T’as le triomphe facile, c’est-y-dans l’dico au moins ?
-Ah pas dans le tien peut-être, c’est spécial !
-Ben tiens ! Et je suppose que c’est une espèce de crocodile des Dolomites ?
-Même pas ! C’est du tissu !
-Oh alors !
-Alors ça compte, hein ?
-Va pour le linceul, mais j’aurais préféré un rince-œil, si tu vois ce que je veux dire…
-Serge,eh, tu vas pas remettre ça sur le tapis ?
-Non, sur le lit, j’aurais préféré ! Et puis pour le remettre il faudrait déjà l’y avoir mis !
-Bon écoute-moi, on en a déjà parlé !
-Et merde ! »

Il se leva, plantant Georgette à sa victoire dérisoire et sortit, déjà furieux.
Il ne savait que trop ce qu’annonçait cette phrase ! Ces crises de nerfs et de larmes après « en avoir parlé » justement .Ces sempiternelles jérémiades qui ne tentaient même plus de justifier (ni d’expliquer !) le fait que la libido de Madame était à zéro depuis tant d’années.
Mais pas un zéro degré Celsius, ce qui eût laissé quelque espoir, non, un zéro des trente-sixièmes dessous, un zéro-euphémisme, un zéro de façade qui signifiait : grandes glaciations sensorielles et permafrost sentimental.
Même le canal de Lachine gelé, sur lequel les familles patinaient dès octobre, était plus chaleureux qu’elle !
Pas l’ombre du moindre désir, jamais, jamais depuis …depuis les années « Lachine » en fait !
Ce canal au bord duquel, comme ce soir, il venait flâner, essayant de s’apaiser en poétisant, sur un quai ou un autre…
Parfois il poussait jusqu’à l’entrepôt du Commerce-des-Fourrures, se prenant à rêver castor, renard, hermine et loup. Il repensait à ces joyeuses années de féroce commerce, où il travaillait comme un forcené, longeant le canal pour les affaires, courant partout , toujours à un poil d’oublier sa femme, ce qui, pour un fourreur, était un comble.
C’étaient ces années boulot, et guinche avec les collègues qui avaient eu raison de son couple.
Ah, les terribles bêtes de collègues, le doux Létice au sourire vissé, le fameux Cul-de-dé avec sa tronche de curé, toujours trichant toujours perdant, l’ innénarable Peau-d’Cas, noir et brillant, portant chapeau, et tant d’autres ! Il s’était parfois fourré dans de beaux draps avec ces zozos-là !
Pendant que sa Georgette, triste esseulée, se mirait dans un caramel qu’elle salait de larmes…
C’était l’époque, songeait-il, j’ai fait ce que j’avais à faire, et bravement.
C’était l’époque où le mot « clitoris » vous aurait valu une pluie de questions sur le genre d’animal que c’était et où l’on pouvait le chasser, songeait-elle…
Serge ne comprenait pas ce qui la blessait, l’épouse malheureuse se réfugiait dans le sucre .Elle pâtissait bien, et s’était spécialisée dans les crêpes, Georgette : « son petit commerce à elle ». Et florissant , à ce qu’il pouvait en voir, aux tenues délicates qu’elle portait parfois : crêpes gaufrés, crêpes français, crêpe de chine, crêpe bullé, c’était exotique pour lui, mais il ne s’y intéressait que si peu, et si mal…C’étaient des trucs de bonne femme, elle faisait des affaires avec ses amies : tant qu’elle était là le soir…
Près du canal Serge songeait à tout ce temps où il ne l’avait pas aimée comme il aurait dû, et maintenant qu’il avait le temps, qu’il se sentait disponible, elle ne voulait plus de lui.
Or, il comprit ce jour là (ou plutôt cette nuit-là, car il ne dormait quasiment pas, il détestait ça), il comprit donc que Georgette avait appris de son amie Suzette , depuis tant d’années, plus, mais beaucoup plus que des recettes de crêpes .

 

 

 

 

 

 

 

 

Crêpe, mot de cinq lettres

Publié dans E...ecrire

Commenter cet article