"arrête ton cinéma!" (nouvelle vide)

Publié le par Jeanne Djoumpey

 
« ARRETE TON CINEMA ! »
 
 
Du plus loin qu’elle se souvienne, Raphaëlle entendait son père ou sa mère lui asséner  : « Arrête ton cinéma ! », lorsque elle tentait de se justifier d’une bêtise toute fraîche, d’une parole malencontreuse ou quand elle arguait d’un mal de ventre - aussi violent qu’inattendu -, pour éviter de mettre le couvert ou de débarrasser la table…
Dans sa petite tête de six ou sept ans, Raphaëlle se demandait bien comment c’était, le cinéma, puisqu’elle n’y avait jamais mis les pieds ; les enfants n’allaient pas au cinéma en ce temps-là.
 Le cinéma, c’était le Faux. La vie, c’était le Vrai. Alors, Raphaëlle s’en faisait, à longueur de journées, du beau, du rien-que-pour-elle. Seule, elle jouait à Sophie et Paul, Juliette et Roméo. Les amours torrides, à la craie blanche, sur son tableau, s’embrassaient toujours : profil droit, profil gauche. Leurs paroles portaient loin ses rêves. Parfois, elle se mariait avec Gérard Philippe, se berçant de phrases banales, sublimes, puisqu’Il les sussurait à son oreille…
 
Avec Alban, son frère, les jeux convoquaient chevaliers, héros vengeurs et autres pirates, mais Alban ne sut jamais que leurs aventures étaient filmées, qu’il y avait des caméras plein le jardin… Son plaisir : jouer dans les deux tableaux simultanément, vivre l’histoire avec son frère, et « faire l’actrice », goûtant à la jubilation d’avoir un secret …
Devenue adolescente, elle se tissait des scénarios moins romantiques, et surtout moins chastes, mais toujours aussi secrets : elle n’osait même pas les écrire ! Pourtant, si l’eau-de-rose avait cédé sa place à l’eau-de-vie, elle ne fantasmait pas sur les acteurs. Le jeu lui-même avait cessé de la passionner, et elle ne se voyait pas actrice.
 
Ses parents, eux, pensaient avoir une fille rêveuse, voilà tout. Ils ne s’étonnèrent donc pas lorsque leur bachelière entreprit des études de littérature. Pendant sa « Flaque-de-l’être », elle rencontra l’histoire du cinéma, ainsi qu’un beau cinéphile boulimique. L’espace d’un été, elle vécut une overdose de petites salles étouffantes et crasseuses, aux fauteuils poussiéreux et aux écrans déchirés, overdose de nuques grasses, de têtes hirsutes, de rires glauques, de films confidentiels et de débats intellos stériles et dérisoires, s’étiolant invariablement dans l’alcool… Enfin, à l’occasion de ce qu’elle nomma son « chagrin de non-amour », elle décida simultanément de quitter la fac, de s’éloigner du cocon familial et de devenir « cinéaste ».
Il lui fallait agir, s’inscrire dans la vraie vie, dans l’histoire humaine. Elle devint adulte. Militantisme. Associations. Manifestations. Actions sur le terrain.
Premiers films, avec la vieille super-8 familiale, des courts-métrages très engagés avec une vision positive, des images incandescentes qui devinrent sa signature. Dès son second court-métrage, primé dans un festival, elle sut que la caméra serait son sexe, compensation qu’au fond, elle acceptait gaîment… La caméra fut aussi sa voix dans le chaos du monde.
Sa carrière connut un envol rapide. Célébrité, consécration.
Ses détracteurs, nombreux, s’acharnaient à cantonner son art à la sphère politique, pourtant ses films, surtout ses longs-métrages, allaient bien au-delà, ils tutoyaient l’âme du spectateur, et le poussaient dans ses derniers retranchements.
Raphaëlle écrivait les films dont elle avait besoin, les réalisait, les produisait. Pour répondre à la question d’un de ses neveux, elle partait six mois au bout du monde. Pour pouvoir se sourire dans un miroir, elle donnait tout l’argent qu’elle pouvait à diverses causes humanitaires, la protection des enfants essentiellement. Sur le chemin de la cohérence, elle avançait à grands pas. Déjà on se réclamait de sa vision du monde ; « WELTANSCHAUUNG », d’ailleurs, avait été plébiscité comme son film le plus achevé, le plus dense, un manifeste pour certains .
            L’annonce de la maladie lui fut un électrochoc. « Tes parents. Alzheimer. »
Les parents, l’enfance… toutes ces années à les aimer de loin, au téléphone, toujours au téléphone, à les aimer mal, pas assez, pas comme il aurait fallu, à leur dédier des films sans trouver le temps de venir les voir…À leur mentir au besoin pour les rassurer.
Le temps était venu de se poser.
Pour se rapprocher d’eux, Raphaëlle monta une maison de production alternative ; elle y mit les moyens et la fougue qui caractérisaient toutes ses actions, mais elle dut beaucoup déléguer à ses collaborateurs, pour passer de longues heures à la résidence médicalisée où son père s’enfonçait chaque jour davantage dans un brouillard d’idées, de noms et de souvenirs.
En deux ans et demi, tout s’emmêla :
 Presque plus de temps à consacrer à Rapha/ailes, sa boîte, qui battit de l’aile très rapidement ; elle-même,  Raphaëlle ne filmant plus mais aussi la rencontre avec Jean-Germain, l’amour, la liberté infinie dans un espace réduit (profil droit, profil gauche), le plaisir de chaque instant, les corps en offrande l’un à l’autre, sa vie intime, enfin, en majuscule, alors même que la santé de son père se dégradait et que sa mère sombrait en dépression…
Ce fut lors de la préparation d’une interview – dans le cadre de la grande rétrospective sur sa vie et son œuvre – que, pour la première fois, elle accepta que ses parents soient filmés par une jeune journaliste dont le tact et la finesse l’avaient émue.
Le père arborait un regard étonnamment serein depuis qu’elle lui avait présenté Jean-Germain comme son époux : il était persuadé que son gendre était instituteur, que sa fille était devenue professeur de français, et que leurs enfants séjournaient en camp de vacances.
L’interview dérapait systématiquement, il fallait de longues pauses au vieil homme pour se calmer et se reconcentrer.
Raphaëlle, excédée, à bout de forces et de patience :
«  Bon, maintenant, Papa, tu arrêtes ton cinéma ! »
et le père, en une étrange jubilation :
 
« Ma fille, je ne fais pas du cinéma : je vis simplement une autre vie ! »
  
 
 
 
Jeanne Djoumpey
(Nouvelle vide parceque ce texte ne raconte rien, il est comme une coquille)

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