La femme modèle

Publié le par Jeanne Djoumpey

 

 

1

Ils m’entourent. Ils sont prêts .

Cette fois il faut y aller : maintenant que j’ai accepté je ne peux plus me dégonfler …

« Chiche ! »j’ai dit…ben je l’ai dit.

Donc, enlever ce peignoir . M’asseoir, d’abord !L’enlever, après.

 Se débarrasser de cette peau de tissu ; on me la prend .

Le léger tremblement perceptible dans mes gestes peut être imputé au froid, juste un frisson : normal quand on quitte un vêtement.

Prendre la position déterminée, assise, en appui sur les bras derrière moi, la jambe gauche en crochet et la droite presque tendue, lâchée ; la tête penchée en arrière mais sans crispation.

La tête sera le plus difficile sans aucun doute, et il été décidé que les plages seraient de 20/30mn.On marque à la craie l’emplacement des mains, des pieds, du mollet, des fesses.

 

Ils m’entourent et maintenant osent lever vers moi leurs regards, jusque-là accaparés par leur matériel, (pourtant préparé bien à l’avance).Maintenant ils sont fin prêts :6 sculpteurs-modeleurs et 6 dessinateurs qui vont absorber l’image de mon corps, l’ingurgiter, la mâcher, la dévorer et la ressortir.

Douze scrutateurs de mon intimité sans proximité, de mon intimité anonyme : nous ne nous sommes jamais rencontrés auparavant ; j’ai accepté de poser nue par hasard, pour rendre service à un ami, parce que son modèle était absente et ses stagiaires bien présents, eux.

Parce que je n’avais rien d’autre à faire, que j’avais la curiosité de voir ce que 12 artistes pourraient faire de mon image, et surtout ce qu’ils pourraient capter de mon âme…

Douze hommes inconnus m’entouraient à présent, j’étais nue au centre du cercle formé par leurs tables et leurs guéridons.

 

2

 

Drôle de danse au centre immobile, Butô figé en seul échange d’énergie centre-périphérie, une gelée de gestes…

Etrange sensation que j’avais pensée plus banale en disant « chiche », habituée que je suis au naturisme ! Scannée par 24 yeux simultanément, scrutée, enveloppée, caressée par ces regards, plus subtilement que par des doigts…plumes des yeux !

J’en frissonne alors qu’ils se mettent au travail, dégagent les volumes, les formes générales.

La concentration s’installe dans un silence studieux, constellé de cliquetis, de souffles, tapotements, frottis : autant de sons qui me parviennent par les pores et non par les oreilles, je rentre peu à peu dans une bulle, comme si j’étais sous l’eau. Leur effort est cette eau, je suis en apnée dans une absence de dire.

Me souvenant d’anciens cours de yoga, je convoque les techniques de relaxation et de respiration ralentie, je me calme et me détends de l’intérieur, sans toutefois me relâcher ; je me fabrique une écorce de muscles qui tiendra toute seule.

Quelques échanges à mi-voix entre l’animateur du stage et ces artistes en route vers leur art me relient à la surface, comme la corde du plongeur.

Leur tonalité m’apaise, neutre et feutrée (un conseil, un rappel) …j’ai réussi à décontracter chaque organe, chaque muscle non concerné par la position ; les autres sont autonomes mais je les surveille  tour à tour.

Je suis bien installée dans ma forme extérieure, quand j’entends dans le lointain la voix de Fred, l’animateur, annoncer la première interruption .

Des paroles d’hommes viennent alors crever la bulle, des rires, des mots et  commentaires complices de ceux qui viennent de traverser un genre d’épreuve, ils ne sont pas encore sauvés, mais…

J’accoste à ce rivage .

 Butô.

 On me tend le peignoir que je réintègre comme on retrouve un vieil ami .

L’un après l’autre chaque muscle se réveille de sa sieste. La soif creuse très loin en moi son chemin de schiste. « Alors, pas trop dur ? » ça s’adresse à moi. Non non, il y a une technique à trouver mais le plus difficile c’est vraiment  la tête ! Je me chauffe les cervicales et la nuque, et Fred me propose une pommade relaxante qu’il m’étend sur l’arrière du cou et les épaules en me massant délicatement.

Ensuite, un mug de thé brûlant entre les mains, je déambule entre mes douze naissances possibles. C’est effarant et merveilleux . J’en apprends beaucoup sur mes vies antérieures :

Ainsi donc j’ai été une sorte de rongeur avant d’être femme…belette aussi, hippopotame par endroits…racine et branche également ( mais ça je m’en souviens bien) !

Je note l’absence de regard, l’absence de vie : normal, ce sont des ébauches.

 

3

 

La deuxième séquence se déroule pour moi en surface, car le travail des stagiaires est plus impliqué, les voix plus affirmées ; les timides questions de néophites du début ont laissé place

à des décisions à haute voix.

Ce sont des hommes qui prennent des initiatives, se consultent, se déplacent, comparent les angles, m’approchant presque pour confirmer une variation de lumière sur ma peau.

J’ai repris ma position sans aucune difficulté : les muscles ont une excellente mémoire !

C’est comme si j’avais laissé mon empreinte dans l’air et que je n’aie plus qu’à m’y recaler; pourtant les tensions se remettent aussitôt à clignoter, il va falloir penser à autre chose !

Je me mets donc à écouter leurs voix, je m’intéresse non à ce qu’ils se disent, mais au timbre et à l’intonation de chacun d’entre eux.

Tout en  dressant la liste des sculpteurs et des dessinateurs, je classe leurs voix de la plus rêche à la plus lisse, de la plus grave à la plus aigüe,de la plus sensuelle à la plus crispante …

Je leur assigne des prénoms, (car je ne connais pas les vrais) leur invente aussi des yeux : je réalise que je n’ai croisé aucun de leurs regards de chair jusqu’à maintenant ; pendant la pause de pose, j’ai tenté de capter leur regard intérieur en découvrant leurs travaux. Un tel me semblait agressif, traits anguleux, gestes rageurs ; tel autre hésitant, tel autre paniqué, tel autre affirmatif, l’autre dégoulinant…

Ils sont entrés dans le vif du sujet, la structure est en place, le corps à corps avec les formes, les angles et les volumes a laissé place  à la traque à l’absurde, la recherche du modelé, la folie de la fidélité impossible à l’image .Comment être un miroir qui mange et recréée la forme d’une femme vivante ? Quelle prétention du cristallin ! C’est l’âme qui doit impulser le sens, ils ne savent rien de moi ! Comment la chair peut-elle trahir l’âme qui l’anime ?Dans quel recoin de chair leurs yeux-questions vont-ils pêcher d’improbables réponses ?

Leurs mots rebondissent sur mes nerfs comme de minuscules balles frôleuses :

Le mot « épaule » saupoudre mes épaules d’un glacis léger, « cuisse » me caresse en filigranne, « bras » m’arrache des lianes, « hanche » me coagule, « sein » me vaporise, « pied » m’irrigue, « nuque » m’explose littéralement en pluie de plumes, tandis que « ventre » m’enroule en spirale et que « pubis » me cristallise…

Je suis un précipité de mots dans le creuset de leurs mains.

Je suis l’objet de leur voix, puzzle de micro-désirs qui se concentrent grâce au laser du regard. 
Ô !
  Magie du regard , qui me créée comme je ne suis pas, et me croit telle que je m’ignore.

Qui m’invente dans mes refus et m’invite à mon propre rêve.

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 à suivre !( Jeanne Djoumpey)

 

 

 

 

Publié dans E...ecrire

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