Toujours la même histoire

Publié le par Polixène

Toujours la même histoire

Cette fois-là, aucune préparation n'avait été possible. Lambd n'avait pas eu à subir ces interminables rassemblements dans lesquels tout le monde se bouscule, s'agite en tous sens, inquiet, fébrile, ni ces heures de stress collectif où «La» question, la seule question importante tient lieu à la fois de bonjour, de discussion et de lien social «On y va? C'est quand?».

Lambd détestait ces regroupements finalement inutiles dans lesquels l'énergie se dispersait!

Cette fois-là, pas d'échauffement de masse non plus, pas de «brain-storming» ni la moindre bousculade, aucune échauffourée: tous les candidats au départ se trouvaient dans la course presque sans s'en rendre compte! C'est que le signal du départ avait été donné sans tambour ni trompettes, presque furtivement, en tous cas sans les prémisses habituelles qui servaient aux concurrents à se mettre en condition. Non, cette fois-là, nulle hystérie collective dans les startings-blocks, ça y était! C'était parti, tout simplement!

Sans savoir comment, Lambd se retrouva dans le groupe de tête, à ce qu'il lui sembla, n'ayant nullement calculé son positionnement ni joué des coudes pour doubler ses concurrents. Sans stratégie particulière. De toute façon, il trouvait ce genre de manœuvre inutile: ils étaient tellement, tellement nombreux sur la ligne de départ! Innombrables, en réalité! Pourquoi intriguer? Il fallait chercher la victoire autrement.

Ne leur avait-on pas fait savoir qu'il s'agissait de rien moins que la course de leur vie?

L' «occasion unique de votre vie»! L'occasion de quoi, qui s'en souciait?

Lambd était pétri de ce discours sans que personne ne le lui ait jamais appris, mais qu'en était-il de ses concurrents? Se trouvaient-ils dans ce même état d'esprit? Ce Glem par exemple, qui tout-à-l'heure, ahuri, hébété, le regard torve, lui avait demandé: «Alors, c'est quand?» comprenait-il qu'il jouait, malgré lui, sa propre existence? Pouvait-il l'ignorer? Lambd lui avait lancé un «Tais-toi et nage!» qui semblait n'être qu'une boutade, mais représentait en réalité un conseil d'une grande humanité. Dans cette épreuve-là, en effet, le simple fait de communiquer avec un concurrent provoquait une perte d'énergie considérable: c'était ou suicidaire, ou solidaire. Glem pouvait-il seulement le comprendre? Instantanément dépassé, celui-ci resterait certainement spectateur de sa propre vie et s'éteindrait sans avoir rien compris! Une scorie.

Cependant Lambd rassemblait ses forces et ne se perdait pas en conjectures sur le sort des autres; non qu'il y fut indifférent mais il lui paraissait stérile de gloser sur le «Qu'est-ce qu'on fait là?», «Qui nous a inscrits à cette course?», et pire encore, de se casser la tête sur le but ultime de l'épreuve. Si tant est qu'il existe! Il se plaisait à répéter qu'en sport, la métaphysique est contre-productive.

La course était sa vie, sa vie était la course, point final. Accepter cette donnée: sa façon à lui de concentrer toutes ses forces sur l'action! Lambd n'était plus qu'énergie, tout son être confondu avec l'effort. Il avançait, avançait, au milieu de la foule des autres, avançait encore et toujours, n'écoutant rien, ne voyant rien, ne cherchant rien. Chaque molécule de son corps se fondant avec l'idée d'avancer; se préparant à affronter chaque obstacle, chaque imprévu.

Le seul obstacle pour l'instant, c'était les autres, la foule des autres: chaque concurrent dépassé devenait pour Lambd un simple point d'appui; il songeait à la sagesse de l'aïkido dans lequel si tu cherches à dominer tu as déjà perdu; utiliser l'énergie de l'autre, c'est le secret. Lambd n'avait aucune volonté de casser les autres pour les doubler, il n'y pensait même pas, on eût dit qu'il absorbait l'énergie avoisinante, qu'il en nourrissait la sienne. Quelque chose en lui signifiait «C'est bon d'être en vie» mais son cerveau se refusait à élaborer ne fut-ce qu'une ébauche de stratégie: la course était sa vie, sa vie était la course et cela suffisait. Cette évidence comme un moteur. Il avançait.

Arriva un moment où Lambd, sans en formuler clairement la pensée, sentit en lui éclore quelque chose comme «C'est moi. J'arrive». Il se sentit littéralement happé par cette idée pourtant diffuse encore. Contenu tout entier dans une étrange et nouvelle sensation: sa force et son esprit se fondaient dans un élan, une volonté de répondre, de tout son être, à une sorte d'appel. Un appel qui devenait impérieux au fur et à mesure que les concurrents disparaissaient de son champs de vision, puis de ses préoccupations. Il avançait, avançait. Plus rien d'autre ne comptait. «J'arrive» disait son corps «J'arrive», et il se sentit soudain comme porté, aimanté par cette énergie de toucher au but. Tout son être tendait vers cette délivrance, comme une évidence; il ne souhaitait plus rien que se fondre, se dissoudre dans la lumière imminente, dans cette masse chaleureuse et accueillante qui n'attendait que lui, qui s'ouvrait à lui; oui, il en avait la certitude, plus rien n'existait en lui que cette force magnétique.

Lambd semblait flotter hors de son corps; loin, loin de lui à cet instant les considérations sur le départ, les concurrents, la course. Si dérisoires, enfouies dans le passé, si loin derrière lui! Lambd était tendu, dense, compact, et se sentait contenu entièrement dans cette seule volonté:«J'arrive». Il était vibration.

Brusquement, cessa cette urgence d'arriver qui explosait son corps et le brûlait comme une torche.

L'évidence, douce et apaisante qu'il avait réussi s'empara de lui et aussitôt il sut que c'était bien ainsi; que la meilleure chose possible était advenue; que cela n'aurait pu être différent et que sa trajectoire était fulgurance.

Tout son être accepta de se dissoudre dans la joie. Il fusionna, abandonnant de bonne grâce sa dépouille et son nom, offrant son âme à l'Amour.

Sa petite voix intérieure, narquoise, fit: «Quel repos, mon pote? Pas de repos pour les gamètes! C'est maintenant que tout commence. Niveau suivant!»

j'ai écrit ce texte en participant à un défi sur le site Short-éditions .

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