"Le picasso, il a pris l'eau!"

Publié le par Polixène

La Dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin 1936 Rideau de scène pour le Théâtre du Peuple dit Rideau de scène pour Le Quatorze-Juillet de Romain Rolland
La Dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin 1936 Rideau de scène pour le Théâtre du Peuple dit Rideau de scène pour Le Quatorze-Juillet de Romain Rolland

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Il faut toujours écouter ses enfants.

Les miens ont souvent montré, envers mes efforts divers et variés pour leur ouvrir les portes de l'art contemporain, une patience amusée, une indulgence complice qui ne cachait ni leur indignation, ni leur indifférence à son endroit. Indignation face à l'aspect mercantile, et indifférence quant à la vanité des démarches artistiques de tout poil, fussent-elles éblouissantes. Que voulez-vous, ce sont des gens de la fin du 20°, désabusés, désespérés, revenus de tout d'autant plus rapidement qu'ils n'y sont pas encore allés!

Depuis 15 ans que le site des Abattoirs à Toulouse, (dédié à la création contemporaine) a ouvert ses portes, il est vrai que non seulement je ne les y ai jamais emmenés moi-même, mais que je n'ai jamais pris le temps de le visiter, seule, à mon rythme; vous savez ce que c'est: les maris, les bébés, le travail, les déménagements, les travaux, les bébés, les parents, les ados...ritournelle connue!

Donc, aujourd'hui, vendredi 27 février2015, plus d'excuse, me suis-je dit, j'y vais, j'y passe l'après-midi. Bien m'en a pris!

Depuis toutes ces années où mon envie d'y découvrir des artistes , des émotions, n'avait pas été épuisée par mon indisponibilité, depuis toutes ces années donc j'épanchais ma soif en lisant et collectionnant les dépliants des expositions ou des évènements que je ratais: pathétique et piètre consolation! A travers le prisme de la frustration, tout me paraissait indispensable et merveilleux, tout juste si je ne culpabilisais pas de ne pas trouver une 25° heure à mes journées pour pouvoir me cultiver...Chaque occasion d'étudier la programmation annuelle me transportait dans une autre dimension, dans un autre monde. Moi aussi, pensais-je, je vis, je vibre à travers l'art de mon époque; moi aussi, je suis concernée, je suis de ce monde-là.

Pendant que la problématique de la consommation du produit culturel ne cessait de me tarauder, mes enfants grandissaient, s'ouvraient, expérimentaient, ne trouvant dans les musées que des choses mortes. Au lieu d'art, ils y voyaient, au mieux, la vie arrêtée dans son élan, au pire, un "bizzness" indécent!

Pour ma fille aînée, l'art n'existe pas: il faut sculpter sa propre vie pour en faire oeuvre, sinon rien. Pour mon fils, il n'est d'art que dans l'instant, dans l'éphémère: saisir le sublime, sinon rien. Quant à ma benjamine, tout fait art pour elle: née en 2000, elle a ce regard aplani des gens qui vivent en 2.0 ; art pariétal, peinture baroque ou graffiti, toutes ces images concrètes, encombrées d'un support physique, appartiennent pour elle à un passé global: celui d'avant le numérique.

ll nous faudra donc accepter, pensais-je entre deux feux rouges, d'appréhender la synergie de ces trois visions de l'art: qu'il soit total, engageant l'individu dans la globalité de son existence, et en même temps modeste, éphémère, affranchi de l'orgueil de la durée, de la vanité du témoignage, et forcément affranchi aussi sans doute de sa matérialité...Vaines contorsions de méninges: l'Art surgit toujours où l'on ne l'attend pas.

C 'est dans cet état d'esprit que ce vendredi midi, dès l'ouverture du musée, je découvre ces oeuvres contemporaines bien plus âgées que moi, ces démarches de création pour le moins timorées, autistes pour certaines, voire onanistes pour d'autres, et des ready-made à n'en plus finir...

Où est le choc? Où est l'émotion? Toutes ces choses vues et revues...oui, j'ai la faiblesse de me faire une haute idée de la création, la naïveté de m'attendre à être bousculée chaque fois que je me confronte à une oeuvre authentique...

Et ce lieu immense, qui devrait inspirer des créateurs de tous horizons, servir de ruche, de pépinière, n'est ni plus ni moins qu' une église...Il faut plier le genou, faire allégeance!

Mais ma déception teintée de colère s'estompe à la pensée de la pièce maîtresse du musée, que j'ai soigneusement gardée pour la fin de ma visite, "le" Picasso! waow!

Il s'agit d'un rideau de scène de 13 mètres sur 8, "Dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin", daté de 1936. Ma mère avait quatre ans.

Je connaissais déjà l'image, ses tons pastels contrastant avec la force du sujet, me réjouissant de pouvoir enfin me confronter physiquement à cette "monumentale" peinture.

C'est alors que le staff du musée m'arrête dans l'escalier:

- "Aujourd'hui exceptionnellement, c'est impossible de s'approcher de l'oeuvre, on met en place des barrières là. Le picasso, il a pris l'eau. C'est qu'on est en-dessous du niveau de la Garonne, alors avec toutes ces pluies, vous comprenez..."

Je comprends.

Et c'est grâce à mon portable que j'ai pu, du balcon, zoomer sur le filet d'eau narquois (et très assorti au propos de l'artiste) qui coulait de haut en bas sur 8 mètres...

Riant de ma mésaventure, je me dis que la vie est tout de même la plus ironique, la plus inventive des scénaristes, que le hasard nous fournit des ready-made à gogo, et que l'art figé est décidément derrière nous!

J'ai donc vu une pièce unique au monde, et éphémère je l'espère, qui dépasse de loin son créateur en rejoignant les problématiques de mon époque:

"La-dépouille-du-Minotaure-en-costume-d'Arlequin au filet d'eau impromptu"

Installation éphémère d'art involontaire composée :

-d'un rideau de scène de 13m sur 8 réalisé par Pablo Picasso suspendu à un mur

-dun musée en contre-bas sous le niveau de l'eau

-d'une infiltration d'eau de ruissellement inattendue.

Je ne retournerai pas au musée,

J'irai où se crée l'art nouveau

Où la vie me fera vibrer!

..."le picasso, il a pris l'eau" !

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