Un textraordinaire

Publié le par Polixène

(Consignes:
clé, rue, Jorod, regrettable oubli, moi.)


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C'était un matin. Ce doit être pour ça, parce que, normalement, le matin, moi je dors. Ou j'adore, mais en PLS. Et dans un lit.
Chut, Gobu, pas un lit d'oignons, voyons ! Lui, c'est mon voisin, le cuistot : Un toqué, proprement, de produits rares, épices fines, gueuletons -à-toute-heure et croque-madame!

Ce jour-là, donc, au lieu de m'addonner à une saine occupation, quelle mouche me pique d'aller vérifier à la porte d'entrée, la présence de ma clé dans la serrure? Descendre...brumeuses, les marches, toutes. A-t-elle pris sa clé ou la mienne? L'appeler tant que ce n'est pas trop tard? (deadline 7h45, la première sonnerie du collège indique aux élèves d'éteindre les portables) Évidemment, c'est trop tard.
Je descends encore les marches, y'en a plein, toujours floues. Ouf, bonne petite, a pris la sienne. Sérieuse, bien éduquée, cette gosse. Je me félicite - un peu- d'être sa mère, pour effacer le stress inutile, et je suis là, béate et con, près de ma porte, quand un papier, coincé sous le battant de la boite aux lettres, attire mon attention. Le genre de merdouille qu'on jette habituellement sans un regard: blanc sale, impression pourrie, encre qui bave " Bonjour, je suis Jorod, un nouveau voisin.
Je n'ai pas besoin de vous, mais vous aurez besoin de mo
i."
Ah ah! Là je m'exclame, toute seule dans mon couloir, pas spécialement habillée et du coup, assez réveillée. Gonflé, celui-là! Et il fait du porte-à-porte pour se présenter, présomptueux d'emblée ! Non mais je rêve! Il a intérêt à avoir une belle gueule d'amour!...Ou alors peut-être c'est les desséchés du bulbe, les témoins de Jéhovah sur un nouveau secteur? Ou un petit malin qui veut nous vendre des fenêtres du troisième millénaire, des gants de boxe de cocktail ou des bigoudis bioniques ? Nan, je sais, c'est un dangereux psychopathe en crise aigüe qui joue à « qui-c'est-quje-vais-assassiner » !

Le collège a sonné, fermant en ses murs historiques le futur qui s'en balance. Du coup, motivée comme jamais -étrangement motivée, à vrai dire- je remonte me préparer : ma décision est prise, je saurai, aujourd'hui, qui est ce Jorod. Un personnage aussi prétentieux doit savoir ce que je pense de ses façons. Moi aussi, je suis prétentieuse ! Je commence donc à arpenter ma rue, par le côté gauche, pour passer rapidement mes premiers voisins : ils n'auront pas déménagé dans la nuit !
Miriclaude Molette, dite Cléa au 17 : veuve depuis peu, hantant une énorme bâtisse de trois étages; proportionnée à son logis et à l'amour qu'elle vouait à feu son époux. Mort pour la France. Qui s'en balance. Au 19, Tina, frêle et tenace, gracile, « Sophrologue, hypnose éricsonnienne, méditation déambulée dans jardin » Bon, Tina. Elle est toujours là, et je ne saurai jamais si ses clients lui paient 45 euros de séance de « déambulation méditative dans jardin » les jours où mon chien Jean-Poil course les chats, où ses potes à pattes l'encouragent : musicalement, c'est pas du Jarousski, ça doit pas aider à faire le vide...
Bref, je dépasse donc la demeure de Tina Katrou-Véuniçu pour aller vérifier, au 23, si les jeunes locataires ont changé. (Oui, je passe le 21 sans m'arrêter , je ne suis pas du genre à déranger des personnes très âgées pour rien)
Pas de changement au 23 : les punkachiens au A("Jorod Bourrésoirématin"), les étudiants au B (Jorod Uchangerdorientation et Jorod Udiramévieu-Kjétudipa).
Qu'est-ce qui se passe ? Je deviens folle ou quoi ? Tout le monde s'appelle Jorod, c'est incompréhensible! Si je sonnais chez Hilde? Elle au moins, n'aura pas perdu le Nord! Hilde. Solide. Gaie. Rassurante. « Normale, » quoi, ironiserait ma collégienne en crochetant symétriquement ses index en guillemets virevoltants.
Hilde normale, sauf que je lis sur sa boite aux lettres : "Jorod Ennuisette toutelajournéeaulieudallerbosser" ! Non mais je débloque, c'est sûr. Et pas trace de ce foutu papier dans les autres boites à lettres! Et, comme par hasard, ils sont tous absents !
Je pousse jusqu'au garage du fond de la rue, évidemment : "Jorod Mes argumentsdevente" ! Non mais c'est pas vrai...c'est ça, la folie.. ? Et si, en rentrant ce soir, ma fille trouvait une folle hébétée à la maison à la place de sa mère?

J'expire, lentement, je m'accroche à mon papier et je sonne chez Valou. Ses enfants aussi sont à l'école. Et au moins, avec son nom basque...Elle, elle a gardé l'emballage mais pas le cadeau : elle a jeté son mari avec les encombrants. Question de place.
Sur sa porte: "Jorod-Dick Cétafaute" !
Et bien sûr, elle ne répond pas. Je commence à penser que je suis victime d'une caméra cachée méchament bien organisée. Mais non. Je suis lucide ce matin, et très bien réveillée, hein, je ne vous fais pas le coup du rêve- je préfèrerais, ce serait plus facile!-

D'ailleurs je vois le facteur arriver et je me précipite sur lui comme une perdue ! Zut, encore un nouveau qui me demande justement le nom de la personne qui habite au 15: c'est moi, c'est bien moi, je suis là! je crie. Il me prend littéralement pour une timbrée et s'enfuit en bafouillant un truc du genre « Jorodistribue...chais pasquoi » !

Pantelante au milieu de la rue, je crois entendre ma vieille copine Trucula Bonbon « ah là là ma pauv', les facteurs c'est pus c'que c'était! Yen a pus d'mettables d' nos jours »

Bref, l'heure tourne, ma tête aussi, j'ai pas bu mon café et je trouve pas qui est ce stupide Jorod. Sûrement un être abject, un grand malade !
Comme moi, qui me mets en quête de ce truc absurde !

Alternent les frissons et les coup de chaleur, mon regard perd de son éclat et mon esprit de sa superbe... brumes, dissipez-vous!
Assez barjoté, je décide de terminer ce que j'ai commencé (On se refait pas, hein, désolée), à savoir cette fichue vérification des boites aux lettres de ma rue ; je traverse et m'apprête à remonter côté pair : je vous épargne tous les jorod-machin que j'ai découverts, joro dis et jorod répète qu'il ne faut pas abuser du lecteur tout de même. Donc je vous la fais rapide, tous les noms des voisins méconnaissables, Irina la sapeur-pompière, Sidonie et Gilbert les sportifs du 4°âge et de la cinquième dimension sur leurs vélos-brindilles, Mario qui vit dans la rue parcequ'il n'a pas de jardin et que sa femme crie tout le temps, etc.. ;
Je me lasse, vous aussi, et je lâche l'affaire, je rentre chez moi quand je tombe le nez contre ma porte d'entrée, fermée...à clé! Or, je n'ai pas pris ma clé, serrant dans mes mains moites le fameux papier, et mon portable.
Panique et si...quelqu'un était entré ? Si ce Jorod m'attendait à l'intérieur ? Il aurait donné un poison à Jean-Poil pour l'anéantir!

Tremblants, mes doigts lâchent le papier chiffonné qui tombe mollement sur le seuil .

Au verso, je déchiffre: Marcel JOROD, serrurier.

 Gravure extraite du Nouveau Larousse Illustré de 1900 - 1910.

Gravure extraite du Nouveau Larousse Illustré de 1900 - 1910.

Publié dans E...ecrire

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