Edelweiss

Publié le par Polixène

photographe? Publié par Alison Jane Reid
photographe? Publié par Alison Jane Reid


C'est un poète sans mots. Il ne parle que rarement, encore faut-il l'y convier : c'est un taiseux, mon père.
Passionné de montagne, sa littérature étant majoritairement géographique, ses phrases sont les sentiers pyrénéens, sa seule bible une carte IGN.
De ses innombrables randonnées, il rapportait des edelweiss, bien avant que l'espèce ne soit protégée et interdite de cueillette. Non qu'il en fît une gageure, mais c'était plaisir et fierté pour lui d'offrir à son retour, pour se faire pardonner l'angoisse de l'attente, un edelweiss à sa mère ( plus tard, ce fut à son épouse.)
Puisqu'il fallait conserver les fleurs - déjà flapies par le transport- on les faisait sécher entre des feuilles de journal, puis elles finissaient leurs jours entre les pages d'un livre. Malheureusement, avec le temps, certaines s'abîmaient et il en est resté très peu. D'ailleurs, ceci expliquant peut-être cela, les réceptionnaires étaient plus heureuses de l'attention que de la possession d'une fleur morte -fût-elle rarissime- , et donc supportaient aisément que leur cadeau fut aplati, oublié, empoussiéré, qu'importe! L'homme était là, fier, discret, indispensable à leurs vies de mère et d'épouse. C'est ainsi que l'ultime edelweiss rapporté par mon père coula des jours étriqués entre les pages d'un livre broché de belle facture, appartenant à mon grand-père.

Il faut dire qu'ils habitaient des maisons jumelles, mon père et mon grand-père, et plus précisément le fils avait installé sa tribu dans la partie avant de la maison de son père. Nous vivions donc tous ensemble, et mon grand-père, jouant au patriarche, s'arrogeait le beau rôle.
Collectionneur de livres, il se piquait de connaissances éditoriales et de talents poétiques qui faisaient soulever un sourcil ironique à ma grand-mère, et nous impressionna, nous les gosses, au moins jusqu'au CM2...
Toujours est-il qu'il chérissait les livres, et donc, conformément à un caractère que notre époque qualifierait sans hésiter de toxique et narcissique, c'est lui qui les gardait tous, car il s'était lui-même intronisé chef de la bibliothèque familiale. Pas besoin de clé, il avait le titre.
Mon père comprit très vite que les edelweiss séchés qui balisaient les volumes, en tant que fleurs de la littérature française, étaient devenus, dans leur sanctuaire d'encre, intouchables, et comme inaccessibles! De bonne ou de mauvaise grâce, il les lui avait abandonnées. Nous arrivait-il d'en trouver une au hasard des pages? -Laisse-la, c'est un souvenir de ton père!
Celui-ci étant bien vivant, c'était plutôt un souvenir des mots qu'il n'avait jamais prononcés, des colères non advenues, des griefs inexprimés et des reproches à jamais desséchés.

Advint la mort de ce grand-père, puis de notre grand-mère: il fallut vider la maison et la fameuse bibliothèque atterrit chez nous. Nous accédâmes au plaisir de rechercher une logique dans les collections, les éditions, retrouvant des titres oubliés, des émotions anciennes, feuilletant à tout va, nous enivrant de l'inimitable parfum du papier vieilli.
Un jour que l'aînée de mes cousines était avec nous, l petit soleil poudré tomba d'une biographie de Jaurès. Mon père aussitôt en fit cadeau à sa nièce, les yeux humides d'une émotion que nous avions appris à déceler dans la qualité particulière de son silence.
Artiste, elle l'encadra comme un bijou sur un coussinet de soie noire, puis en réalisa plusieurs esquisses qui devinrent un de ses thèmes préférés de broderie. Maître en Nui-Do, la broderie japonaise, par son art elle rendit la vie aux fleurs pelucheuses: les fils de soie grège tendus à la perfection sur un petit rembourrage créant un relief saisissant de fraîcheur et de réalisme. Sa patience rendit hommage à celle de son oncle.
Ayant longuement travaillé à partir de ce motif, elle lui offrit un jour un tableau. Pas de poème, entre eux, pas d'encre, mais le souvenir d'anciens moments partagés où les mots étaient otages du patriarche...
Les edelweiss sont tous tombés en poussière, mais depuis, dans notre famille, ils sont secrètement chargés de transporter tout ce qui n'a jamais pu être dit.

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Ce texte est "un mistigri" : un objet doit servir de lien entre les trois parties.

Publié dans E...enfance

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